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Conte d'un éternel soir d'été

 

un conte féerique de Jean-louis Gazaix

Rivière Noire (Maurice) Juillet 2001

à une grande fille qui saura rester petite et une petite fille,
Eva, qui va naître

 

 

 

 

D

ans la forêt les feuilles dansent avec frénésie, au chant du vent dans la ramure, accompagnées du tamtam des branches qui s'entrechoquent. La lumière, par tâches, se dépose en milliers de petits spots scintillants et virevoltants. Les cours d'eau accompagnent ce magnifique opéra de leurs chœurs mélodieux. Mouches et papillons font vibrer l'air de leurs ailes, la biche fait crisser les feuilles mortes sous ses sabots, le roseau siffle au bord de l'étang, tout est mélodie, harmonie, beauté.

 

Ecoutes la féerie de la nature. Chaque son, chaque lumière, mouvement, souffle est celui d'une fée, une sylphide plus exactement. Ces petits êtres de la forêt qui avec les elfes font vivre et prospérer cet univers fantastique.

 

Ce jour là, un jeune homme se promène dans la forêt, il s'arrête, sourit, et dans un profond soupir, comme le bonheur qu'il éprouve, il s'allonge dans la mousse. Ses narines se remplissent de la bonne odeur des champignons et du parfum des fleurs. La fraîcheur le berce tandis que des petits traits de soleil viennent le caresser d'une douce chaleur.

Il s'endort, peut être.

 

"Il est beau" chante t on par-là, à droite. "Il est gentil" dit une autre petite voie, derrière.

 

"Garçon " appel un chant, "garçon, viens jouer avec nous".

 

Les sylphides sont là, aussi belles et divines que la forêt, leurs ailes brillent dans la lumière verte de cet après midi d'été. Elles dansent et sautent de brindilles d'herbe en tiges de roseaux, de feuilles en fleurs.

 

"D'où viens-tu garçon ?" Demande l'une d'entre elles.

Sa longue chevelure qui flotte parée de milliers scintillements de diamants jette des reflets roux éblouissants, sa peau blanche doit être douce, sa beauté est si grande qu'il semble qu'elle brille de l'intérieur.

Ses deux grands yeux dorés, figés droit dans le regard du jeune homme, elle répète :

 

- D'où viens-tu garçon ?

- Je viens du village en bas de la vallée.

- Au village des hommes ! Ils ne pensent plus à nous. Ils nous ont oubliés. Pourtant nous y chantons aussi, mais ils ne nous voient plus.

 

- Viens jouons,

dit-elle dans un rire en s'envolant,

- viens, viens, cours, sautes.

 

Pendant tout l'après midi, leurs rires, leurs chants et leurs jeux illuminent la forêt.

Leurs pieds clapotent dans les torrents, les papillons les escortent, les oiseaux sifflent.

- Un baiser, donnes moi un baiser.

- C'est possible ? Dit-il alors que les lèvres de la sylphide effleurent déjà les siennes et qu'elle repart en riant.

 

Elle vole en tournoyant, comme ivre de ce baiser volé, son rire de cristal fait raisonner les roches, des millions d'étincelles partent dans toutes les directions, comme dans un feu d'artifice.

 

- Où habites-tu exactement ?

- J'habite dans la petite maison blanche avec le grand bougainvillier devant, sur la route du bord de mer.

- Je connais bien, il y a bien souvent des rires et des chants qui s'élèvent dans la lumière des bougies allumées. Vous faites donc toujours la fête ?

- Oui, nous aimons bien chanter et voir les arbres faire danser leurs branches dans le vent tandis que scintillent les bougies.

- C'est pour cela que tu nous vois. Là bas tu nous voyais déjà mais tu ne le savais pas. Tu croyais voir un arbre bouger dans le souffle du vent, alors que c'était nous qui dansions. Tu voyais vaciller la flamme de la bougie alors que c'était l'une d'entre nous qui jouait sur la mèche. En venant ici tu viens de te rendre compte de notre vraie existence. Tu nous as rejoint, faisant un pont entre la réalité visible de ton monde et la notre.

- Un pont ? Cela veut-il dire que je pourrai revenir et te revoir ?

 

Autour d'eux les autres sylphides se sont rassemblées, c'est comme un tintement continu de clochettes sur toutes les notes dans des feux follets de toutes les couleurs.

 

- Je ne peux pas te le promettre. C'est la fée Gaeldorh qui décide et surtout le mage Tooth. Il faut que je leur demande et cela peut être long.

- Combien de temps cela peut-il prendre ? Dis-le-moi, vite. Je sens comme un trouble dans mon cœur que je ne comprends pas. Je sens l'heure du crépuscule arriver et j'ai peur de te quitter.

- Le temps pour nous fées, elfes et autres divinités de la nature, n'est pas le même que pour vous. Un jour pour vous peut être une vie pour nous. Regardes les éphémères, elles ont vingt quatre heures pour naître, grandir, aimer se reproduire et mourir.
Va garçon gardes-moi en ton cœur et ne m'oublies pas. Tant que tu m'aimes j'existe, dans le vent, une fleur, une herbe...

 

C'est la pluie du soir, transperçant la frondaison qui ramène le jeune homme au temps des siens. Au loin déjà tonne l'orage, Tooth aurait-il envie de montrer sa toute puissance ? Il sourit en hochant la tête.

C'est un peu triste mais heureux que le jeune homme rentre chez lui. Ce soir il a allumé les bougies, pris sa guitare et il a chanté pour la petite sylphide rousse à la peau de porcelaine et aux yeux dorés.


 

G

aeldorh, grande fée au front de lumière est lascivement assise sur le rocher qui domine les chutes. Elle brille dans les limbes du soir tombant, étirant autour d'elle des voiles luminescents qui prolongent à l'infini ses ailes et sa chevelure.

 

- Gaeldor, je te demande de m'accorder cette faveur, implore la petite sylphide, il n'est pas un homme comme les autres, il n'a pas oublié le temps des fées. Il est bon, laisses-le revenir.

- Je te l'ai déjà dis, il est entré une fois dans notre temps et c'est déjà un grand privilège que nous lui avons offert.

- Mais grande fée, je suis passé encore chez lui et je l'ai vu. C'est un homme, mais c'est aussi un être d'amour et de passion. Grande fée laisse moi le revoir, je t'en supplie.

- Demande à Tooth, lui décidera, mais je ne tolérerai jamais qu'un pont définitif soit ouvert entre le temps des hommes et le nôtre.

 

Alors, sans que nul ne s'y attende, la voie magistrale du grand Tooth raisonne dans les vallées comme un grand souffle rauque.

Ce noble mage, vieux de plusieurs millions d'années, sait tout sur l'histoire des temps d'avant le temps.

Ses grands pouvoirs et son infinie sagesse en ont fait le maître incontesté des êtres de la forêt.

Le rythme lent de ses paroles et le timbre rassurant de sa voix vont avec la profondeur de ses yeux. Lorsque l'on plonge au fond de son regard noir, on peut y voir les étoiles et les galaxies de l'univers tout entier.

 

- Gaeldorh a raison ! Jadis hommes, fées, elfes et mages vivaient en harmonie, ensemble unis dans le même temps qui s'écoulait au même sablier. Mais des hommes, plus épris de pouvoirs que d'autres, ont balayé tout cela en rejetant ce qu'ils appellent "les balivernes et les mythes des anciennes religions". Les fous ont oublié dans leur quête de vanité l'essentiel de ce qui n'est pas une religion mais la vérité de la vie. Ils ne voient plus l'herbe, le vent ou le torrent mais une nature asservie et corvéable à merci, qu'ils torturent et pillent sans vergogne. Alors le sablier c'est brisé, il s'est séparé en deux, et désormais il a deux temps.

 

- Grand Tooth, cela veut-il dire que jamais plus je ne pourrai revoir ce garçon, dans le même temps que moi ?

- Tu t'en es aperçu, nous savons ouvrir un instant les portes. Il arrive que nous fassions des exceptions et quelques fois des incursions au temps des hommes. Mais cela reste rare et soumis à de bien fortes conditions et sacrifices ma petite sylphide.

 

Comme perdue, la petite sylphide tourne et retourne encore. Tendant une fois ses bras vers ses petites congénères, vers Tooth ou Gaeldorh, elle cherche un appuis, une aide, elle vacille. Puis dans un sanglot, elle se met à genoux et pleure des larmes cristallines et brillantes de l'or de ses yeux. Repliant ses ailes sur elle-même, elle s'endort tandis que le soleil au firmament éteint ses derniers dards pourpres sur l'océan.

 

 

 


 

 

D

eux jours sont passés au temps des fées, en apprenant l'histoire la bonne fée Morgana est venu auprès de la petite sylphide; Morgana possède de grands pouvoirs et une grande sagesse comme Gaeldorh et comme elle, elle connaît les règles qu'il ne faut pas transgresser.

 

Elle est aussi une fée éprise d'amour.

 

Jadis elle a aimé un jeune homme d'un amour fou et l'on dit que pour lui elle a fait de grands sacrifices. Tooth lui-même est intervenu pour elle. Elle a vécu sa passion, le jeune homme a vieilli et s'est éteint dans une douce folie d'amour au bras de sa bien aimée toujours jeune à ses côtés.

On dit encore que la pureté du cœur de l'homme a pu rejoindre le temps des fées et que souvent dans une clairière ou auprès d'un ruisseau on peut les voir tous deux dans une tendre conversation.

 

- Ô Morgana, ma marraine que faire ? Quelles sont donc ces conditions ? Peux-tu m'aider toi qui as vécu cet amour ? Dit la petite sylphide.

- Vivre avec une fée au temps des hommes, pour lui c'est passer pour un fou et tu le sais, aucun homme ne peut venir au temps des fées de son vivant. Si tu demande d'aller auprès de lui et si par bonheur pour toi Tooth te l'accorde, alors tu prends un grand risque pour ton tendre aimé ou pour ta forme et ta vie.

 

La petite sylphide déjà bien pâle a le regard submergé de larmes. Déjà des perles de corail roulent sur ses joues et sa poitrine haletante. Larmes d'amour aux reflets de nacre pourpre, comme sa rousseur. Ses ailles tombantes couvrent ses frêles épaules et leurs légers frémissements laissent échapper quelques éclats roses. Elle est perdue désorientée; Il ne semble pas y avoir d'issue à leur amour.

 

- Mais marraine, ma bonne fée, je l'aime tant ! Dois-je mourir et m'éteindre de ce chagrin ? Chaque jour de son temps, je vais là bas, au matin je suis dans la goutte de rosée qui mouille son front, le soir dans la flamme de la bougie qu'il allume, dans son sommeil le souffle de la brise qui le rafraîchit. Et en même temps, je ne peux le condamner à l'exclusion des siens. Dis-moi quel sacrifice faire et je le ferai par amour pour lui.

 

- Va petite sylphide, je parlerai à Tooth pour toi, et si tu l'accepte une solution est peut être possible. Tu auras quinze ans pour l'aimer. Quinze ans durant lesquels tu ne seras plus la petite sylphide que tu es. Et après cela il te faudra attendre longtemps, et si son amour est pur alors peut être te rejoindra-t-il.


 

L

e jeune homme, tandis qu'il s'installe à sa terrasse pour écrire et peindre, entend l'appel d'un jeune chaton. L'appel est insistant et il s'agit clairement d'un petit chat abandonné qui cri de faim. Cela fait déjà plusieurs fois qu'il sauve ainsi de jeunes animaux.

 

Au détour d'une haie au bord du chemin, il découvre une jeune petite chatte, apeurée par la vie qui s'agite autour d'elle. Elle a faim, il semble que cela fait plusieurs jours qu'elle ne mange plus. Il décide de lui donner à manger, puis ayant déjà plusieurs chats à s'occuper, il relâche cette tendre petite boule ronronnante.

La nuit passe. Le lendemain matin, de petits appels le tirent du sommeil léger de cette fin de nuit. Il ressent alors, une "drôle d'impression", le chaton l'appelle. Pas un appel ordinaire, non, comme un prénom que l'on articule; son prénom ! La petite chatte a réussi à entrer dans la propriété, escalader la terrasse et pénétrer par une fenêtre ouverte. Elle est là, assise au pied de son lit, le regardant. Un dernier miaulement semble dire : Je t'attendais.

 

Séduit par ce petit amour de tout juste un mois, il la recueil dans ses bras et décide de l'adopter.

 

Le soir venus, après avoir fait des câlins et jouer toute la journée, la jeune chatte est venue se lover contre l'épaule du jeune homme couché. Elle ronronne, il sourit et s'endort, peut être.

 

Dans son rêve les fées sont là.

- Ecoute bien jeune homme, dit alors Gaeldorh drapée de ses limbes, ce jeune chat est une sylphide, elle se mourrait d'amour pour toi alors nous te la confions pour un cycle de ton temps. Prends soin d'elle.

- Elle s'appelle, "Ciloé", dit Morgana nappée de lumière, rappelles toi à ton réveil, "Ciloé", aime la toujours comme elle peut t'aimer, aussi fort que le sacrifice qu'elle a consenti.

 

Le jeune homme se réveille soudainement, mais, en même temps bien conscient de n'avoir pas vraiment dormi. Il regarde le petit animal qui balbutie un petit miaulement dans un ronronnement. C'est vrai que cette petite chatte bicolore au poil blanc nacré et aux tâches rousses a les yeux dorés. Une voix résonne dans sa tête :

 

"Souviens toi, garçon : Ciloé."

 

 

FIN

 

Est-ce que le jeune homme rejoignit la petite sylphide ?

C'est une autre histoire

 

Comtes féériques

Jean-Louis Gazaix ©2001