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L'amour d'un fou
Un conte féerique de Jean-louis Gazaix
ette histoire c'est déroulée il y a de cela bien des années du temps des hommes, dans une région reculée de l'Est de la France. Reculée mais pas suffisamment de la bêtise et de l'ignorance.
Frantz est un grand jeune homme, fort et bien bâti. Son amour de la faune et de la flore l'ont amené à faire des études dans ce sens et à prendre un emploi au service des eaux et forêts. Ce jeune et beau célibataire, aimable et érudit, est très courtisé par les jeunes filles aux fêtes du canton, et tout le monde se demande bien de quoi il occupe les longues soirées d'hivers lorsque la neige bloque la vallée.
Quand les hommes vont sur les coupes ou à la chasse, bien entendu ils croisent Frantz dans le cadre de son métier, mais souvent ils le voient au loin marcher seul dans les bois ou le long des cours d'eau.
Comme à son habitude Frantz est parti en forêt ce matin de printemps. La nature c'est parée d'une vie exubérante, la lumière chaude baigne les clairières de milliers de reflets allant du doré au vert tendre, les grands sapins sombres dansent lentement dans un bruissement mélodieux. Frantz s'est assis et écrit des chants et des poèmes. Chaque gouttelette de rosée est une rime à un vers finissant sur une brindille de graminée, chaque bruissement est une note à la belle mélopée de la symphonie de la nature.
Poète amoureux de la nature, Frantz écrit, écrit et chante.
Assis sur le bord du torrent qu'il écoute, il entend alors une douce voix qui entonne un chant. - Je connais cette chanson. Oui, c'est moi qui l'ai écrite. Qui se permet ? Ho, Dieux de la forêt que cette voix est merveilleuse.
Cherchant du regard d'où vient ce son si beau, il aperçoit dans le scintillement du torrent la silhouette merveilleuse d'une fée. Elle est là, en face de lui, debout sur un bloc de granit, ses ailes transparentes ont un léger reflet bleuté, elles s'étirent vers le ciel semblant aller jusqu'à l'infini se perdre dans les nuages. Des limbes de lumières scintillantes habillent doucement sont corps gracile aux formes parfaites. Ses longs cheveux ondulés coulent sur ses épaules, brillants de mille gouttelettes de rosée, comme d'autant de pierres précieuses. Sa voix pure et cristalline égrène les notes avec la perfection qu'aucun instrument d'un luthier magicien un peu fou, ne pourra jamais égaler.
Devant Frantz, tout à son admiration, la fée s'est arrêtée de chanter et au-dessus du torrent, elle s'avance vers lui en flottant dans les airs. Il y a quelque chose qui vibre dans le vent, comme si tous ses mouvements étaient ceux de la forêt toute entière. Lorsqu'elle arrive sur la berge, les fleurs naissent sous ses pas. Frantz sent comme une légère brise, fraîche et douce à la fois. Il est comme empli d'une grande quiétude et un doux parfum de nectar flotte et l'enivre.
- Bonjour Frantz, doux poète de la forêt. - Vous me connaissez ? Qui êtes-vous ? - Je suis la fée Morgana. Je t'observe depuis plusieurs mois de votre temps. J’écoute tes poésies et j'apprécie tes mélodies. Tu m'as souvent vu et entendu puisque tu as écrit des vers à mon sujet et que j'ai souvent chanté les notes de tes mélopées. Bien des fois, tu t'es roulé dans l'herbe à mes côtés et j'ai senti ton corps contre le mien, ton souffle dans mes cheveux et ton regard m'a déshabillée cent fois. -Oui, répond Frantz les yeux clos, je me souviens de ton parfum, de la douceur de ta peau et des mots tendres que tu susurrais à mon oreille. Chante encore pour moi Morgana, enlace moi et fais moi tourner la tête.
Alors Frantz s'élève du sol et danse, il roule sur le sol et caresse la mousse au bord du ruisseau. Il est heureux, il est amoureux. Il vient de retrouver celle qu'il a toujours aimé, tout comme elle, découvre celui qu'elle aimera pour toujours. Cet après midi s'écoulera dans les jeux et les rires, faisant s'envoler des nuées de papillons, dans l'insouciance du lendemain.
- Frantz, le temps est écoulé, je dois repartir. - Non, Morgana, reste encore avec moi. Viens faisons encore l'amour, embrasse moi encore, ne lâche pas ma main. - Même si je le voulais, je ne le pourrais pas, Tooth ne m'a donné que cet après midi de votre temps et pas une minute de plus. Regarde, le soleil est au crépuscule, au dernier rayon derrière l'horizon, tu ne me verra plus. - Reviens moi, Morgana, sans toi j'en mourrai d'amour. - Aimes moi Frantz, aimes moi, je serai près de toi.
Le dernier rayon vient de lancer son doigt vert dans le ciel éclairant toute la vallée de millions d'émeraudes. Frantz s'effondre en sanglots dans l'herbe, avant de renter chez lui.
la taverne ce soir il y a beaucoup de rires et de quolibets. Les gars sont de retour des coupes et ils racontent qu'ils ont vu le jeune Frantz danser, rire et parler seul dans les bois. Certains assurent même qu'il embrassait le sol et qu'il caressait les herbes.
- C'est sur que c'est dur de passer l’hiver ainsi seul, là bas, alors forcément quand le printemps revient il a envie de se dégourdir les jambes. - Moi, tant qu'il fait bien son travail de gestion du parc, il peut bien se rouler où il veut, ça ne me regarde pas. - L'autre jour, alors que nous comptions les futaies, le vent a tourné une page de son carnet et il est resté là, à lire le poème qu'il y avait écrit.
- Alors les bûcherons, lance la patronne, vous voilà plus pipelettes que des commères. Vous voulez peut être du thé et des gâteaux secs pour accompagner vos vilipendes.
Ce jour là, la discussion s'arrête sur cette tirade.
Le Grand Tooth a fait appeler Morgana. Il est assis sur un tertre recouvert d'une mousse tendre et fraîche. Les boules de cristal qui l'accompagnent toujours flottent autour de lui, symbolisant le cosmos. Elfes et sylphides sont là tout autour produisant tous ces petits bruits et éclats de lumière qui animent la forêt le soir. Sur la droite de Tooth, le mage Danael est venu, c'est un grand savant des portes des temps, seul lui, par sa science, aidé de Tooth pourrait réunir les deux sabliers.
- Morgana, commence Tooth de sa voix calme et rassurante, il semble que nous ayons un problème avec le temps des hommes. - Je suis rentré à temps, sage Tooth, je ne me suis pas attardé. Puis baissant les yeux alors qu'une lueur rose illumine la clairière. - Même s'il m'en a coûté. - Ma petite fée, reprend alors Danael, Il ne s'agit point de ton amour, que nous comprenons. Mais, cet homme là, est entre les deux temps. Cet après midi lorsqu'il a commencé à te voir, il ne le pouvait pas, car nous n'avions pas encore ouvert les portes des deux temps. - Ce poète t'aime si fort qu'il a construit lui même un lien sans le vouloir. Depuis qu'il est tout petit il te sent, il te respire, il voit tes lumières et entend ta voix. Sa passion pour la nature c'est toi. Ses vers, ses chants tout ce qu'il fait ou pense c'est toi. - Tooth a raison. Et nous avons vu aussi que chaque fois qu'il est en un lieu, ricane Danael, notre petite Morgana n'est pas très loin non plus. Votre amour est si fort que vous avez créé entre vous deux un lien indissociable. Il te verra toujours et tu pourra l'enlacer toute sa vie.
Morgana est si gênée du discours des deux sages que la clairière entière est illuminée de pourpre. Les elfes rient et les sylphides font entendre leurs petits tintements joyeux. La fée Morgana est amoureuse.
- Prends garde Morgana, lance Tooth, ton problème n'est pas si simple. Toute la science de ce vieux fou de Danael ne peut pas briser l'amour et toute la puissance de ma magie est inefficace aussi. Mais toi tu as un pouvoir terrible. Si tu abandonne cet homme, il mourra de chagrin et nous, nous aurons une fée triste parmi nous. Mais si tu continue à le voir les autres hommes ne te verront pas et cela peut apporter beaucoup de soucis au poète fou. Enfin au crépuscule de sa vie, usé, il mourra, mais pas toi. - Fais ton choix, Morgana, ma petite fée, Tooth et moi nous te soutiendrons.
Bien des années ce sont écoulées depuis. Frantz et Morgana vivent heureux leur amour, entourés des elfes et des sylphides. Hiver comme été, la forêt chante autour d'eux. L'indifférence a bientôt pris le pas sur la bêtise méchante et méprisante des hommes de peu de foi. Ils regardent maintenant, sans bien le comprendre, ce vieux poète fou, parler seul en fabriquant des jouets en bois et des mangeoires pour animaux, là bas dans sa clairière en montagne. Personne ne sait voir la lumière qui brille au fond de ses yeux clairs, ces petits éclats brillants qui rappellent les champs couverts de fleurs multicolores, lorsque lui et Morgana faisaient l'amour. Ce soir Frantz chante une douce chanson que lui ont inspirée les elfes. Il est allongé et Morgana, toujours aussi belle et jeune, est assise à ses côtés. - Chante avec moi. Chante Morgana. Sa voix doucement s'estompe et disparaît. Dans la lumière vacillante de la bougie, une perle de rosée roule sur la joue de Morgana et vient faire fleurir une rose sur le cœur du vieillard endormi.
Ce soir là, le soleil a une dernière fois éclairé toute la vallée de millions d'émeraudes. Frantz c'est éteint pour le temps des hommes.
ooth et Danael sont dans la clairière lorsque Morgana arrive. Elle est pâle et ses ailes frémissent d'un froid qui vient du fond de son être. Les elfes et tous les génies de la forêt sont muets. Le doux visage de la belle fée est constellé de l'éclat de mille larmes d'amour, d'un amour fou.
- Ne pleure pas, Morgana, le cœur de Frantz est pur et ce que ni la science de Danael et ni ma puissance n'a pas pu délier, la mort non plus ne l'a pas détruit. Par la grandeur de votre amour et la pureté de vos deux cœurs, son âme est venue en notre temps. Les liens qui vous unissent sont éternels. - Regarde ma petite fée, dit Danael dans un large sourire en pointant du doigt en direction de Morgana, regarde derrière toi.
N'osant pas trop y croire, bien que sachant que la plaisanterie de mauvais goût n'était pas le genre des deux mages, Morgana se retourne lentement. Au fur et à mesure qu'elle découvre ce qu'ils lui montrent, son visage s'épanouit, ses ailes se redressent, une lumière intense l'éclaire, un feu d'artifice projette des éclats de diamant dans toute la clairière. Frantz est là, comme au premier jour de leur rencontre sur le bord du torrent. Tous les elfes, les sylphides et les génies de la forêt chantent et dansent.
Cette nuit les gens du village ont vu toute la vallée s'éclairer comme en plein jour sous une voûte d'étoiles si brillante que l'on se serait cru en plein jour.
Si d'aventure, vous vous promenez au bord d'un torrent, bordé d'une petite clairière parsemée de fleurs multicolores, pensez à Frantz et Morgana. Ils s'aiment toujours.
Croyez ! Aimez et croyez toujours !. La foi en l'amour le rend éternelle et rien ne peut venir le briser. Comtes féériques Jean-Louis Gazaix ©2002
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