triangle lumineux

Esotérisme, Mystères

& Magie

 
 
 
 

 

Elanoa et Luana

 

un conte féerique de Jean-louis Gazaix

 

 

 

A

u temps du temps unique quand la terre n'avait pas encore les continents et les océans de maintenant, les fées, mages, elfes, sylphides et tous les génies de la nature vivaient en paix et jouissaient avec les hommes et les animaux des bienfaits du paradis.

La terre en ce temps là vivait une époque sage. Son air était d'une grande pureté, l'eau des torrents claire et cristalline, toujours potable, les plaines immenses étaient verdoyantes et les forêts aux arbres séculaires tapissaient les flans des collines et des montagnes.

 

Tous vivaient en harmonie, le bonheur était simple et la vie facile.

 

E

lanoa est une jeune fée, née d'un glacier éternel. Ses reflets bleus et étincelants n'ont d'égale que la transparence de la douceur de sa peau. Ses cheveux aux reflets changeants sont tantôt dorés, sombres ou verts comme la truite qui frétille dans le ruisseau. Son corps ondulant aux formes parfaites est à peine drapé des lambeaux de lumière que l'eau du torrent arrache au soleil pourpre du soir.

Belle, sublime, il semble qu'elle n'a pas d'égale.

Elle est aussi douée d'un esprit particulièrement badin et joueur. Souvent dans le jeu d'une cascade, elle aime à se faire apparaître aux yeux d'un sage en méditation. Elle lui dévoile ses formes dans le dédale des rebondissements de l'eau sur les blocs de granit, montrant ici un sein d'une rondeur divine, là, la courbure d'une hanche prolongée d'une jambe gracile.

 

On dit que pour quelques aspects cachés de sa gracieuse anatomie, la philosophie de certains nobles sages, soumise à rude épreuve, leur aurait presque valu la noyade.

 

Belle, elle aime surtout à se mirer dans les lacs d'eau claire de haute montagne. Elle renvoi alors le soir venu une radieuse lumière vers le ciel, si intense, si merveilleuse que celui qui a la chance d'être là pour voir cette éblouissante beauté, ne sait plus si le ciel est en bas ou en haut.

 

Tous les amoureux de haute montagne connaissent bien Elanoa.

 

On dit encore qu'un jour, Tooth, moins vieux de quelques millions d'années, un tout jeune mage, déjà fort sage et savant, a fait appeler Elanoa pour s'entretenir avec elle.

Il est assis dans l'herbe fraîche à la lisière d'une forêt de sapins au bord du torrent du glacier. Accoudé à une souche, il patiente durant le retard chronique d'Elanoa. Il jongle avec trois petites planètes pour amuser les elfes et les sylphides présents, lorsqu'elle apparaît.

 

Elle avance silencieusement dans la lueur du soir tombant, en flottant au-dessus du torrent. Elle est nue, juste nimbée d'un châle émeraude qui lui drape les épaules et vole en arrière comme deux oriflammes à la gloire de sa beauté..

Les elfes défaillent et restent muets, hébétés par tant de splendeurs. Les sylphides sont émerveillées par sa finesse et sa perfection. Tooth ne maîtrise plus son jonglage et les trois petites planètes rentrent en collision dans un fracas projetant tout alentour des milliers d'étoiles filantes, comme pour saluer d'une salve, l'arrivée triomphale de la grâce.

 

- Je te salut, Elanoa, dit calmement Tooth, entouré d'un anneau de poussière météoritique scintillant qu'il chasse d'un retour de la main. Tu es toujours très justement en retard, mais l'heure exacte au sablier éternel est toujours celle de la beauté et de l'harmonie.

- Merci, grand Tooth, répondit-elle en s'éclairant d'un halot rosé.

 

Ainsi est Elanoa.

 

Personne ne peut jamais lui en vouloir tellement sa beauté est grande, ses sourires splendides et son visage toujours éclairé.

 


 

L

uana est la fille des pluies sur la forêt qui forment les ruisseaux et les rivières de la grande plaine. Née des millions de gouttelettes de rosées qui se déposent sur la canopée, son corps ondule, lancinant comme les petits rus qui sillonnent sous la frondaison. Les reflets vert tendre de sa chevelure brillent de l'éclat des pépites d'or des rapides. Sa peau a la douceur et l'ambre des sables basaltiques des plages des rivières.

 

Elle aime particulièrement chanter dans les chutes et les rapides, pour attirer le passager. Alors il voit l'or briller, le diamant scintiller, il s'imagine les rêves les plus fous. Halluciné, il aperçoit enfin la beauté de ce corps au velours de jade qui lui dévoile les plus belles tentations. Se baignant dans ce lit avec elle, il sent la douce fraîcheur de son enlacement qui le berce et, amant d'un instant, il peut y perdre la vie ou la raison s'il n'y prend garde.

Elle donne tout son prix à l'or et aux pierres précieuses des ruisseaux; elle rend fou des millions d'hommes, elfes et génies ne sont pas de reste.

 

Un mage fort épris de Luana, un jour, lui a décroché la Lune et la lui a déposé dans son lit. A l'arrivée de Luana, la Lune admirative devant cette beauté, s'est mise à briller cent fois plus fort que lors de ses plus belles nuits. La forêt entière s'est alors éclairée comme de l'intérieur d'une grande lumière blanche et argentée, et qui, se reflétant sur les feuilles et les fleurs et tous les génies de la forêt, projette dans toutes les directions des éclats multicolores. Aujourd'hui encore on peut observer l'offrande du jeune mage amoureux, les soirs de pleine Lune au bord d'une rivière en forêt.

 

Mais Luana ne prête aucune attention au jeune mage et continue insouciante et lascive.

Fou d'amour le jeune mage s'est alors figé en un énorme bloc de basalte au bord d'une cascade où toute sa vie il pourra l'admirer et l'aimer en silence. Quelques fois entre les fissures du bloc suinte de l'eau; c'est le mage qui pleure d'amour.

 

 


 

 

C

e matin là dans la lumière dorée du levé du Soleil, Elanoa se laisse glisser du glacier et descend vers le lac. La nature se réveille à son passage et les rayons du Soleil sont autant de baguettes magiques entre ses mains. C'est une explosion de pâquerettes, de primevères et toutes les fleurs des prés et des alpages qui inonde les flans des montagnes. En bout du lac elle glisse dans la cascade qui plonge dans la vallée. Grisée, elle se laisse porter par les rapides qui suivent et qui s'enfoncent en forêt. Jamais elle n'avait été aussi loin. Cette beauté produit une nouvelle fraîcheur dans la forêt de sapins des hautes collines de la plaine.

 

Il plane une sensation comme ces matins de promenade, en campagne, où l'on sent un air frais et léger. Comme s'il y avait quelque chose de nouveau, quelque chose de changé, quelque chose de bon. Ces matins là où tout nous paraît possible. Les oiseaux chantent mieux et plus fort, les fleurs et les herbes sentent meilleures, et si on s'allonge dans un carré de mousse, il nous semble que l'air, l'ombre et le soleil, jouant avec les feuilles remuantes d'un saule nous couvrent d'un drap de dentelle finement ajourée, doux comme du velours, léger comme l'aile d'une sylphide.

 

L'impétueux torrent continue sa course au milieu des arbres et des buissons. S'arrêtant de temps à autres pour former une petite plage, juste ce qu'il faut pour donner un peu de répit au relief et juste avant de se précipiter à nouveau dans des rapides. Lentement les rapides s'espacent et les plages deviennent plus longues, plus larges; les conifères ont, petit à petit, cédé la place à des caducs séculaires. Elfes et génies de la forêt suivent la progression d'Elanoa. L'un d'eux s'enhardi :

- Elanoa, c'est bien toi n'est ce pas ?

- Oui, je viens de la montagne, du glacier où je suis née.

- Nous sommes tous ravis de te voir parmi nous, si bas dans la vallée, petite fée des montagnes.

- Quel est ton nom elfe ?

- Noorje,  je participe à l'enchantement de cette partie du bois, veux-tu venir avec moi le visiter ?

Volant vers la rive, dans sa nudité à peine voilée, Elanoa s'avance vers Noorje.

- Et bien, Noorje, montre moi la forêt.

 

Ils s'enfoncent lentement sous la frondaison, le pas emboîté par des centaines de génies en tous genres. La caravane, multicolore, brillante de mille éclats parcourait ainsi le bois. En chaque lieu : étroit vallon, petit ru, bloc de granit, clairière, les génies de l'endroit se joignent à la joyeuse escorte.

 

Depuis ce jour, Elanoa revient régulièrement rendre visite à la vallée.


 

A

ujourd'hui, Elanoa parle une fois de plus avec Noorje qui lui explique la grande beauté de Luana. Elanoa qui a toujours montré un grand intérêt aux narrations de Noorje, se met d'un coup à s'illuminer vivement en rouge, puis jaune et les ailes secouées de frétillements nerveux elle lui dit un peu vertement :

- Emmènes moi voir ta fée, merveille des cascades, allons admirer une si légendaire beauté !

Un peu étonné mais impressionné par la réaction d'Elanoa et sa crainte du pouvoir des fées, Noorje la prend par la main et l'entraîne dans la forêt.

 

Ils arrivent sur une grande plage de sable noir, très fin, doux comme de la poudre de fée. Il brille sous le soleil qui inonde le lit de la rivière. En amont du cours d'eau un grand bloc de basalte suintant de milles petites sources encadre, comme s'il l'enlaçait, une cascade tumultueuse.

 

Un grand silence plane sur le cours d'eau. Noorje se retire lentement à pas feutrés; les génies de la forêt sont tout abasourdis par le spectacle qui se produit sous leurs yeux.

 

Luana apercevant Elanoa émerge de la cascade, Elles s'avancent lentement l'une vers l'autre. Des gerbes de lumière jaillissent de chacune d'elle et restant comme suspendues dans l'air ces écharpes irisées et chatoyantes  les enroulent en s'évaporant lentement. Le vent porte un chant qui semble venir de partout dans la forêt mais aussi de leurs deux voix :

- Que de beautés !

- Ho, merveilles !

- Ho, enchantements !

L'ambre est fait pour épouser la glace, l'or pour enchâsser le diamant.

 

Le magnifique ballet s'enflamme, c'est maintenant un tourbillon éblouissant de millions d'éclats parcourant toute la gamme chromatique, dans une symphonie assourdissante qui envahit la forêt. Ce tourbillon de merveilles et de beauté descend le cours d'eau ainsi, suivi des génies de la forêt qui chantent l'annonce de l'avènement.

Arrivé au confluent du torrent du glacier et de la rivière de la forêt, la magie du cinquième élément s'opère. Au soir tombant ce jour là, la Lune brillante au ciel se mire dans d'eau tandis que le soleil rougeoyant vient teinter la scène fluide du prodigieux spectacle.

 

Les deux êtres en deviennent un. Un être double, magnifique synthèse qui scintille de toutes les beautés de l'une ou de l'autre suivant ses mouvements ou les reflets de la lumière. A la fois l'une, l'autre et les deux. Rien n'est aussi éblouissant dans cette lueur du soir. Un nouveau soleil brille sur la terre, l'amour a lié la beauté avec la beauté. Les génies de la forêt, elfes et sylphides sont envoûtés par tant de splendeurs. Noorje lui-même est stupéfait de la magie de l'amour de deux fées.  Dans le tumulte du courant les vagues déferlantes et écumeuses, venues de l'un ou de l'autre cours d'eau s'enroulent entre-elles faisant remonter des gerbes de sable blanc ou noir, scintillant des mêmes éclats d'or, et de pierres précieuses. Tantôt on y aperçoit les corps de Luana et d'Elanoa sensuellement lovés l'un contre l'autre, tantôt l'être unique. Le grand fleuve d'amour s'écoule alors jusqu'à l'Océan.


 

Elanoa et Luana ainsi liées s'aiment toujours du même amour. Leurs beautés et leurs charmes, toujours présents dans les torrents des montagnes, les cours d'eau des forêts et les cascades, se retrouvent dans les fleuves qui arrosent les plaines.

 

Ne cherchez pas un bloc de basalte pleurant qui enlace une cascade en forêt; Le jeune mage fou d'amour a été délié de son vœu et s'est discrètement éloigné pour laisser Elanoa et Luana s'aimer en paix. Mais toujours ami de la Lune, il lui demande la faveur une fois par mois d'illuminer fleuves et rivières.

 

Que l'on soit d'ambre ou de neige, du haut ou du bas, tous les amours sont possibles, grandioses, admirables.

L'ordre universel commence par l'amour.

La nature autour de nous se donne à lui chaque jour pour que le miracle de ce paradis, qu'est notre monde, existe à jamais, ne l'abîmons pas.

 

 

Comtes féériques

Jean-Louis Gazaix ©2002